Les Parapluies de Cherbourg : un film manifeste

À eux seuls, Les Parapluies de Cherbourg confèrent à Jacques Demy une place unique dans l’histoire du cinéma. Avec ce film manifeste, le cinéaste s’impose comme un inventeur de formes cinématographiques. Dans le cinéma français, qui repose davantage sur l’idée d’héritage que sur celle de révolution, ils sont peu nombreux : Jacques Tati, Robert Bresson, Alain Resnais, Jean-Luc Godard. Jacques Demy nourrissait le rêve, depuis des années, d’un cinéma sentimental et émotionnel porté par des partis pris chromatiques et musicaux profondément originaux. Son obstination, la complicité de Michel Legrand et le courage de la productrice Mag Bodard lui permettent de réaliser, dans l’euphorie de la jeunesse et de l’inspiration, une aventure cinématographique sans équivalent, dont les choix esthétiques diffèrent de ceux de ses deux films précédents : usage exceptionnel de la couleur, décors naturels transfigurés, picturalité des cadres. Les Parapluies de Cherbourg sont un pari fou, un travail de persévérance qui aboutit à un objet filmique inédit, aux confins de l’expérimentation, doublé d’un succès mondial et immensément populaire. Ni comédie musicale hollywoodienne, ni film-opéra, ni opérette française, Les Parapluies de Cherbourg sont donc un film «  en chanté  » selon la belle formule de Demy, comme on dit «  en couleur  ». Là débute probablement le malentendu autour de «  Demy l’enchanteur  », puisqu’il n’y a sans doute pas de film plus désenchanté que Les Parapluies de Cherbourg, ni de cinéaste moins dupe que Demy sur les injustices sociales et politiques. En effet, derrière les couleurs éclatantes, se cache (à peine) une histoire cruelle d’enfants bercés d’illusions et de sentiments sublimes qui iront se fracasser contre la loi implacable de la réalité. Geneviève, enceinte de Guy, se résigne à épouser Roland Cassard pour combler les dettes de sa mère et leur éviter ainsi la faillite et le déshonneur. Les Parapluies de Cherbourg sont aussi un des rares films français de l’époque à aborder le sujet de la guerre d’Algérie, représentée par la figure de l’absence, telle que la vécurent des familles et des femmes françaises lors des «  événements  » algériens. C’est la partie hors champ du film, peut-être la plus importante, sur la souffrance de la séparation, la peur de mourir. Le raffinement inouï des images n’éclipse pas la puissance évocatrice des mots, seuls capables d’exprimer le dégoût de la guerre dans un pays où «  le soleil et la mort voyagent ensemble  ». C’est enfin le film (avec Belle de jour de Luis Buñuel) qui invente Catherine Deneuve et pressent immédiatement les métamorphoses de l’actrice au fil de sa carrière : beauté virginale et raphaélique, amoureuse tragique, grande bourgeoise mélancolique. Véritable chef-d’œuvre sur l’impossibilité de l’amour, Les Parapluies de Cherbourg participent à un cinéma de la cruauté où les larmes, immanquablement versées à chaque vision du film, ne nous soulagent pas.