Une renversante mélancolie

Même les plus allergiques au cinéma de Jacques Demy ne pourront résister à la renversante mélancolie en noir et blanc de La Baie des anges tandis que les inconditionnels retrouveront avec émotion les fils d’Ariane qui tissaient déjà en 1962 le Demy-monde. Au Casino de Nice, un jeune homme sombre tombe sur une joueuse d’une irréelle blondeur qu’il sauve de la banqueroute. Mais c’est elle qui mène le jeu, dont il acceptera, hypnotisé, toutes les volte-face. Dans ce rôle de femme plus qu’à l’aise dans sa guêpière, Jeanne Moreau incarne magnifiquement un double solarisé d’Anouk Aimé dans Lola. Quand le couple gagne, la musique accélère la rotation de la roulette et la montée d’adrénaline, quand ils perdent, la musique (Michel Legrand, naturellement) s’arrête et les amants se disputent. La Baie des anges, deuxième film de Jacques Demy après Lola, tire son extraordinaire épingle du jeu de ces hauts et bas, de ces cassures de rythme et de sentiment que Demy orchestre en chorégraphe amoureux de la comédie musicale mais aussi en admirateur de Bresson. Qu’elle mise, qu’elle mange une glace, qu’elle défasse sa valise, boive un scotch ou marche en talons aiguilles sur une plage de galets, Jackie Demaistre, femme fatale en rupture de ban, danse en funambule au-dessus du vide. Revendiquant, et Demy avec elle, le droit à la liberté de se perdre. Plus prudent, Jean, fils d’horloger, qui fait ses premiers pas au jeu comme en amour, s’accommode mal de n’être qu’un « porte-bonheur » pour sa « complice ». Mais comme Roland Cassard dans Lola, il a besoin d’un rival pour aimer, d’un empêcheur de tourner en rond tel qu’ici la passion destructrice et quasi mystique de Jackie. Il y a fort à parier que l’ivresse du jeu emportera celle-ci, et qu’ils ne sortiront pas vainqueurs de leur course éperdue contre la roulette (dont Jackie trimballe même une version miniature dans sa valise). Demy clôt pourtant son film sur un « peut-être » optimiste, plus conforme à son souhait de bonheur, celui-là même que Jackie jette à la face du monde dans ses rares moments d’apaisement.

Critique parue dans Libération à l’occasion de la diffusion de La Baie des anges sur Arte le 1er mars 1997.


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