Un film proche de l’art lyrique

Il s’agit du projet le plus ancien de Jacques Demy, envisagé sous la forme d’un roman dans les années 1950, puis d’un opéra dans les années 1960. Le film connut une gestation longue et difficile, émaillée de déceptions (refus de Michel Legrand d’en composer la musique, désistement de Catherine Deneuve et de Gérard Depardieu prévus pour les rôles principaux, qui exigeaient de chanter une partition trop difficile pour eux selon le réalisateur), sans que ces multiples accidents de parcours n’en altèrent l’ambition et la réussite magistrale. Finalement, Une chambre en ville deviendra le film de Jacques Demy le plus proche de l’art lyrique, grâce à une collaboration exceptionnelle avec Michel Colombier. Le cinéaste y réalise un rêve de cinéma semblable à un opéra populaire. Ce terrible récit de passion sur fond de grève est donc un manifeste, une création unique en son genre. La seule référence possible serait Les Parapluies de Cherbourg, son autre film entièrement chanté. Mais Demy refuse de se répéter, de sombrer dans le maniérisme ou l’autocitation. Ce qui différencie Une chambre en ville, c’est la volonté de l’auteur de mettre en scène une histoire encore plus tragique, cruelle et violente. Comme si les années passées avaient radicalisé sa vision de l’amour fou et de la société française, avec ses bassesses et ses injustices. Le cinéaste se livre comme jamais, conscient de réaliser le film de sa vie. L’œuvre remonte aux racines de la biographie et de la filmographie de Jacques Demy : la ville de Nantes, les passions humaines, la tendresse du cinéaste pour le prolétariat, sa fascination pour l’aristocratie, son mépris pour la bourgeoisie. Demy ose mettre en scène la lutte des classes comme on ne l’a jamais fait, touche au génie lorsqu’il fait chanter CRS et ouvriers lors de la séquence inaugurale. Expurgé de la moindre allusion à la comédie musicale hollywoodienne, Une chambre en ville est un film très français, ancré dans une réalité sociale et historique, sans fioritures séduisantes, même si la direction artistique est toujours aussi précise et remarquable. L’imaginaire du film, marqué par les thèmes de la rencontre, du hasard et de la révolte, se situe du côté du surréalisme, si important dans les années de formation de Demy. Dans Une chambre en ville, la lecture d’André Breton semble ressurgir en même temps que les souvenirs de l’enfance nantaise du cinéaste, et l’évocation de la jeunesse de son père ouvrier. Brûlant sous son apparente froideur, le film est aussi le seul dans l’œuvre de Demy à accorder une place aussi importante au sexe et à la mort. Le désir physique des deux amants s’oppose à l’impuissance du mari jaloux et dément interprété par Michel Piccoli, proche des cas pathologiques des films de Luis Buñuel, et à la frustration sexuelle de la veuve Langlois, génialement campée par Danielle Darrieux. Quant à la mort, elle unit à jamais le couple scandaleux et marque le film d’une séquence inoubliable, le suicide au rasoir du mari d’Édith. Chef-d’œuvre absolu, Une chambre en ville s’avère le testament artistique du cinéaste, ses véritables adieux non seulement au cinéma mais aussi à son propre univers esthétique et autobiographique.